Louis Lecoin (1888-1971) et l’objection de conscience
mardi 26 janvier 2010 par MAPIC
Une jeunesse dans un milieu rural pauvre
Louis Lecoin naquit dans une famille très pauvre du Cher (Saint-Amand) : son père était journalier et ne gagnait que 2 à 3 Francs par jour, selon la saison. Il y avait 7 enfants à la maison et la tâche de sa mère n’était pas facile. La famille était inscrite au bureau de bienfaisance et avait droit ainsi aux soins du docteur, aux médicaments. Chaque samedi, un pain de 4 livres était donné : "Distribution qui mettait à rude épreuve mon orgueil de gamin lorsque c’était mon tour de prendre la queue dans cette file de malheureux… Un peu de mendicité par-ci par-là nous empêchait de trop sentir la faim et d’aller le cul nu", écrit Louis dans son livre "Le cours d’une vie" [1].
Il apprend sans peine, mais est indiscipliné. Il passe avec succès son "certificat", fait un cours apprentissage chez un imprimeur local, puis passe 3 ans à la ferme-école de Laumoy, à une vingtaine de km de Saint-Amand. Il en sort avec un diplôme d’agriculture, une prime de 120 Fr allouée par l’Etat et, malgré beaucoup de mauvais souvenirs d’exploitation "un goût prononcé pour la nature. Et qui sait, je m’y fais peut-être les poumons pour résister aux encellulements qui m’attendaient."
Militantisme et prison pour insoumission militaire
En 1905, il monte à Paris et fait mille métiers, mille misères. L’année suivante meurent sa mère et l’un de ses frères : "Une immense détresse m’envahit. J’étais désaxé… Je fréquentais les cabarets, passant des nuits à jouer et dépensant plus que mon gain… Je m’encanaillais, affirmait-on. J’allais débraillé, criant mes convictions. Comme je ne cessais de soutenir les causes justes, et que je manquais de tenue, je leur faisais plutôt tort". _ Rapidement, il va fréquenter les milieux socialistes puis anarchistes. Il effectue son service militaire à Cosne-sur-Loire quand éclate la grève des cheminots. Son régiment est requis pour briser cette révolte en octobre 1910. Il refuse d’y participer. "Je m’étais juré que l’armée n’annihilerait pas mon individualité . Qu’il y aurait des actes que je ne lui consentirais jamais. Serais-je animé jusqu’au bout de cette même volonté ?"
Il est condamné à 6 mois d’emprisonnement. Libéré, il travaille au "Libertaire" de Sébastien Faure et se retrouve condamné à 5 ans d’emprisonnement pour "provocation au meurtre" : le pouvoir avait trouvé cette fausse accusation pour mettre à l’ombre le bouillant secrétaire de la Fédération Communiste Anarchiste. Excepté deux intermèdes de quinze jours, il passe 8 ans en prison pour refus de participer à la guerre de 1914-18. Il lit et se cultive.
Actions pour la libération de prisonniers politiques
C’est un homme mûri qui sort de prison en 1920 et qui va agir pour ses idées, mais surtout pour défendre des hommes broyés par le système : "On peut être heureux quand on a évité du malheur." "Ce qu’il faut c’est avoir une individualité et imprimer à la vie son cachet personnel. C’est agir, agir sans cesse. Car, si l’inaction est parfois de la sagesse, elle est souvent de la lâcheté, et presque toujours une faute."
Il est à l’origine des gigantesques manifestations qui se déroulent en France pour tenter de sauver les anarchistes Sacco et Vanzetti. Il sauvera de l’extradition les anarchistes Ascaso, Durutti et Jover, réclamés par l’Argentine pour les faire périr dans un bagne, en accord avec le gouvernement espagnol. Poincarré, en désaccord avec sa majorité demandera à Louis s’il veut que son gouvernement tombe ? Il lui répondra que cela lui importe peu, ce qu’il veut c’est la liberté de ces 3 hommes. Et il l’obtiendra.
En lutte contre les guerres
En septembre 1939, son tract "Paix immédiate", tiré à 100 000 exemplaires lui vaudra de nouveau la prison. Il passera ainsi 12 ans de sa vie pour refus de la guerre !
"S’il m’étais prouvé, absurde hypothèse, qu’en faisant la guerre, mon idéal avait des chances de prendre corps, je dirais quand même non à la guerre. Car on n’élabore pas une société de rêve sur des monceaux de cadavres ; on ne crée pas du beau et du durable avec des peuples malades, diminués physiquement ou moralement."
Il crée la revue "Défense de l’homme" et lutte contre toutes les guerres, en particulier celles que la France fomente : Indochine, Algérie. Il se retire à Vence. Sa compagne Marie meurt en 1956.
Une grève de la faim pour les objecteurs de conscience
Désespéré, il vend ses biens, crée un journal "Liberté" et se lance dans l’action pour défendre les objecteurs de conscience dont certains sont en prison depuis 5, voire 9 ans par le biais des refus réitérés de faire son service militaire. Un comité de 12 membres soutient son combat. On trouve ainsi : l’abbé Pierre, Albert Camus, Jean Cocteau, Bernard Buffet, Jean Giono… Il fonde l’Union Pacifiste. A 74 ans, il décide d’une grève de la faim pour obtenir le statut des objecteurs de conscience sans cesse promis, mais toujours repoussé. Il ira jusqu’au bout de ses forces et n’arrêtera (le 22 juin) que lorsque le gouvernement s’engagera dans la voie. Le statut est promu en 1963 et diverses personnalités décident de présenter sa candidature au prix Nobel de la Paix 1964 ; apprenant que le pasteur Martin Luther King est candidat, il se retire.
Il entame alors sa dernière campagne pour le "désarmement unilatéral de la France" : "La France doit déclarer la Paix au monde." Il meurt le 22 juin 1971 à Pavillon-sous-Bois. En 1993, des sénateurs courageux proposeront une loi pour le "Désarmement unilatéral de la France" qui sera rejetée.
Jean-Marie Borgraeve, membre du Mapic et de l’Union Pacifiste
"La force du pardon est incommensurable."
"Que l’individu veille, pour que la minorité s’active pour n’être point surpris lorsque les foules se réveilleront."
"On ne tue pas pour apprendre à vivre !"
[1] Pour en savoir plus : "Le cours d’une vie" de Louis Lecoin, à commander à l’Union Pacifiste, BP 196, 75624 PARIS Cedex 13 - 6 euros + port.
